Sophie Jodoin, ligne de vie (détail), 2024. Crédit photo : ENE / Sophie Jodoin

Sophie Jodoin

Artiste / Automne 2024

Texte-témoin

Lorsque Sophie Jodoin arrive en résidence à Est-Nord-Est, cela fait presque un an jour pour jour qu’elle a perdu sa maison, une résidence-atelier du Mile-Ex à Montréal d’où elle a été évincée. Plus qu’un lieu où se formait ses activités artistiques et professionnelles, cette maison, qu’elle a habitée 25 années, était un lieu de vie avec lequel elle faisait corps : une extension de ses pensées, de ses habitudes, un espace incarné. À Saint-Jean-Port-Joli, l’artiste en fait le deuil, fouille à travers ses disques durs pour créer un récit visuel et textuel de vie.

Interrogeant les représentations du corps, de la perte, de l’absence, de l’intime et du langage à travers la photographie, le dessin, le collage, l’écriture et les objets trouvés, Jodoin entame une recherche biographique. Chaque jour, elle se rend sur le rivage et y fait un égoportrait. Elle y trouve aussi une racine fluviale, qu’elle emporte. La proximité du Saint-Laurent est importante : le fleuve lui permet de se projeter dans quelque chose de plus grand. Bien qu’elle apprécie les objets trouvés, l’artiste ne pratique pas normalement la cueillette en nature, associée à l’écoféminisme. La racine récoltée a une apparence de dessin, et peu à peu, Jodoin y voit une vertèbre, une veine. Elle la met au mur du studio et instantanément se dessine une ligne de vie, un tracé non linéaire similaire à un électrocardiogramme. De jour en jour, elle y lit les perturbations, des pulsations, les états physiques et nerveux qui font partie de la vie. L’accumulation de racines devient une manière d’abstraire l’affect autrement qu’en photographie.

Les traces de sa recherche se retrouvent partout dans son studio-atelier. Au mur sont projetés des égoportraits. Formant une grille au sol, des images puisées de ses disques durs. L’artiste apparaît dans son ancienne maison, près de ses livres, au milieu de retailles de papier, assise sur son sofa sous une lampe. Cette composition photographique n’est pas encore une œuvre, mais une concrétisation de sa recherche, de sa quête d’écrire un nouveau récit de vie. Ce portrait de son ancien atelier est comme un grand corps, son corps déployé au sol. Car l’atelier accueille l’artiste, mais est aussi un espace poreux, marqué par la présence de l’artiste qui y vit. Jodoin est à Est-Nord-Est dans son élément, elle peut vivre comme avant, ou plutôt comme d’habitude. Bien qu’elle ait un atelier à Montréal, elle sent une démarcation profonde entre vie et travail, une division du corps, puisque l’atelier n’est plus un espace partagé avec un lieu domestique.

Les deux mois en résidence de Sophie Jodoin lui ont été bénéfiques : elle voulait revoir le contenu de tous ses disques durs, ce qui lui a offert un portrait d’une grande partie de sa vie. Peut-être est-ce sa localisation, mais elle réalise que le mot maison ne revient plus dans son langage, ce qui montre qu’elle vit et que le temps passe. À Est-Nord-Est, elle a réussi à écouter d’une nouvelle façon, à se laisser surprendre par les choses qui ont émergé. Elle y a compris que la reconstruction est possible.

Biographie

Sophie Jodoin est une artiste visuelle qui interroge les manifestations du féminin, de l’intime, de la perte, de l’absence et du langage. Son œuvre hybride et installative mêle dessin, collage, écriture, photo, objet trouvé et vidéo. Ses expositions récentes il faut qu’elle sache (Fondation Jan Michalski, Suisse) ; d’un seul souffle (Artexte, Montréal) ; un portrait inachevé – partition à deux voix (VU, Québec) ; Toi que jamais je ne termine (Musée d’art contemporain de Montréal) ; ainsi que la trilogie Room(s) to move : je, tu, elle (EXPRESSION, Saint-Hyacinthe ; MAC LAU, Saint-Jérôme ; MacLaren Art Centre, Barrie, Ontario) s’inscrivent dans la continuité de son travail où textes, images et fragments choisis enregistrent les traces d’une vie. En 2017, elle était lauréate du Prix Louis-Comtois et du Prix Giverny Capital.