Orise Jacques-Durocher

2026
Éditeur : Est-Nord-Est, résidence d'artistes
Lieu : Saint-Jean-Port-Joli
Année : 2026
Langue : Français / Anglais
Coordinateur : Est-Nord-Est
Auteur·e : Céline Huyghebaert

Artiste et auteur·e

Orise Jacques-Durocher

L’atelier d’Orise Jacques-Durocher est divisé en trois tables qui dessinent le parcours de notre discussion pendant ma visite. La première table évoque la surface de travail d’une géologue ou d’une archéologue. Y sont étalés par forme et par couleur des petits fragments de glaçure et de céramique, des paniers miniatures qui imitent l’osier, des tissages en terre brune qui me font penser à la fois à des nids et du chocolat. Ici, rien n’est tout à fait terminé ni complètement abandonné. Les pièces ratées sont broyées, réintégrées dans de nouvelles glaçures ou déposées sur d’autres sculptures dans un travail qui prend du temps et plusieurs cuissons.

Cette attention portée aux « embarras », comme elle les appelle, traverse l’ensemble de sa pratique. Les contraintes matérielles, les limites d’espace, les coûts de production, le temps nécessaire à la fabrication deviennent visibles. Ils sont même exagérés. Dans un monde de l’art où le succès est souvent associé aux grands gestes, aux grosses œuvres, aux matières lourdes, elle a parfois peur qu’on doute de la capacité de ses petites sculptures à remplir une salle d’exposition. Mais elle décide de faire de ces « embarras » son langage. Elle perche ses sculptures sur de longues jambes de bois qui les élèvent tout en accentuant leur précarité. Les nœuds du bois et les traces du processus sont conservés. Ce qui est habituellement caché pour donner l’apparence d’une maîtrise professionnelle devient matière à réflexion et à création.

La deuxième table rassemble les outils de production : sacs d’argile fraîche, outils de céramiste, rouleau à pâtisserie déposés sur une nappe de tissu beige qu’elle lave souvent pour retirer la poussière que forme sans arrêt l’argile quand elle sèche. On y retrouve quelque chose de domestique, une proximité avec les gestes du quotidien qui revient souvent dans la conversation. Orise parle de ses sculptures comme on parlerait d’une recette préparée avec ce qui reste dans le réfrigérateur. L’enseignement qu’elle donne dans des centres communautaires nourrit également cette vision. Le geste d’une enfant qui façonne un colombin n’est pas si différent du sien.

La troisième table est celle de la recherche. Un ordinateur, des notes sur des Post-its. Une lampe en osier trouvée pendant la résidence fait écho aux formes et matières qui peuplent ses sculptures. Au mur, des silhouettes découpées dans le papier évoquent tour à tour une maison ou un sac à main. Ces formes hybrides reviennent souvent dans son travail : maisons, sacs, nids. Elles rappellent que la céramique est historiquement liée au fait de contenir.

Cette idée rejoint la théorie de la fiction-panier d’Ursula K. Le Guin, dont Orise me parle avec enthousiasme. Dans cet essai, l’autrice propose de remplacer le récit héroïque fondé sur la conquête par une histoire attentive à la collecte et aux interdépendances. Le premier outil de l’humanité n’est pas le couteau des chasseureuses, mais le panier des cueilleuses et cueilleurs. Une image qui trouve un écho naturel dans l’univers d’Orise. Ses sculptures prennent souvent la forme d’objets capables d’accueillir des gestes et des récits du quotidien.

Au fond de l’atelier, près de la fenêtre dont elle n’a pas fermé les rideaux pendant ses deux mois ici, des jumelles sont posées par terre. Elles servent à observer les oiseaux. À côté d’elles se trouvent des objets « non résolus », apportés en résidence sans savoir exactement ce qu’ils deviendront. Quelques livres sont empilés. En haut de la pile : L’amélanchier de Jacques Ferron, un livre qui adopte la position d’une enfant pour poser un regard critique sur la société. Comme la fillette de Jacques Ferron ou les fictions-paniers d’Ursula K. Le Guin, les sculptures d’Orise Jacques-Durocher nous attirent par leur apparence ludique, presque naïve : les petites formes lisses rehaussées de brillants évoquent le monde du jeu et de l’enfance. Puis, discrètement, elles ouvrent sur les conditions matérielles de l’existence : le travail invisible, la manière dont nous habitons le monde, dont nous cuisinons, mangeons, prenons soin de ce qui nous entoure deviennent plus importants que les héros, les exploits ou les grands monuments.