Les sculptures de Kyle Alden Martens empruntent souvent leurs formes aux vêtements qu’il transforme en objets ambigus. Ses installations ouvrent un espace de réflexion autour des questions de genre et d’identité, en remettant en cause les catégories. À son arrivée à Est-Nord-Est, quelques jours après le montage de Split Hairs à Diagonale, l’artiste souhaite poursuivre cette recherche avec un matériau encore relativement nouveau pour lui : le bois. La résidence devient un espace pour reprendre son souffle et expérimenter, après plusieurs mois consacrés à la préparation de son exposition.
Dans l’atelier, une même question semble traverser son travail : comment maintenir les sculptures ouvertes ? Le cuir et la soie lui permettent déjà de travailler une tension entre forme tenue et instabilité. Le bois, en revanche, lui apparaît d’abord comme un matériau rigide, presque trop définitif. Il explore cette question à partir d’un objet qu’il transporte depuis plusieurs résidences : un ancien moule à chapeau. À Est-Nord-Est, il en fabrique plusieurs répliques et les dispose en ligne, au centre de son studio.
La chaleur sèche des ateliers fissure les moules. Plutôt que de les réparer, Kyle les creuse davantage. Il imagine un chapeau fabriqué à partir de ces formes altérées : le moule en train de se fracturer pousserait le chapeau vers l’extérieur tandis que celui-ci exercerait à son tour une pression sur le moule. Une tension s’installerait entre ce qui contient et ce qui cherche à s’échapper. Les objets, me dit Kyle, semblent parfois avoir leur propre idée de ce qu’ils veulent devenir.
Le dessin occupe lui aussi une place importante pendant la résidence. Habituellement dissimulés dans ses carnets, les dessins sont ici déployés sur les murs en deux longues lignes. En les voyant réunis, Kyle remarque des correspondances qui lui échappaient jusque-là. Certaines formes évoquent des vêtements ou des accessoires en train de se transformer en autre chose. Kyle aimerait que ses sculptures se comportent comme ses dessins, qu’elles dégagent le même mouvement, la même impression de désassemblage.Ce désir de maintenir une tension effective entre plusieurs états traverse d’autres œuvres. Une paire de bottes dont les talons sont remplis de crin de cheval paraît solide, mais s’effondrerait sous le poids d’un corps. Le crin amène la conversation vers ce qui est présent, mais caché dans ses sculptures. Kyle me montre un pique-aiguilles. Il est souvent rembourré de ouate ou de chutes de tissu, mais traditionnellement, il était rempli de crin ou de cheveux humains, comme celui qu’il tient dans la main. Le cheveu graisse naturellement l’aiguille lorsqu’on l’y pique. « C’est dégoûtant, mais magnifique », dit-il. Cette ambivalence l’intéresse : quelque chose qui demeure corporel sans être tout à fait vivant, caché, mais présent.
À la fin de la résidence, plusieurs objets sont encore en suspens. Des formes ovales en bois sont assemblées les unes au-dessus des autres dans une sculpture suspendue qui évoque une épine dorsale. Ou peut-être le manche d’un violon. Les sculptures amorcées demeurent ouvertes, comme si elles hésitaient encore entre plusieurs devenirs possibles.
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