1. Le grand bureau de bois près de la fenêtre est réservé au manuscrit en cours. Ashley Diana Culver y travaille à son premier livre, un récit formé de listes : liste d’objets posés sur son bureau, liste de choses qu’elle trouve en vidant son sac à main…
2. Une autre table accueille les courriels, les contrats et son travail de critique d’art.
3. Plus loin, un fauteuil jaune sert à la lecture sur téléphone et aux échanges de textos. Chaque espace exige une façon différente de s’asseoir, de tenir son corps. Il exige aussi une manière distincte d’être attentive au monde et de le transcrire.
4. Au-dessus de son bureau est suspendue une clochette. J’aime imaginer qu’elle ponctue les temps de la résidence : les passages de l’écriture au café, du café aux repas, des repas aux discussions, de la lecture à l’écriture. Le temps est d’ailleurs au cœur du livre qu’Ashley écrit ici. Le récit se déploie sur trois saisons, mais les listes refusent la chronologie linéaire. Le temps avance et recule au gré des inventaires.
5. Sur la longueur d’un mur sont collées toutes les listes. Elles sont organisées en colonnes par mois, selon les besoins de la narration et en harmonie avec la saison. Des listes sont démantelées et déplacées. Des passages sont biffés. Les parties importantes sont surlignées en rouge. Le jaune signale les moments autoréflexifs. Mettre les pages au mur lui permet de passer constamment de l’ensemble au détail : de voir l’architecture en train de se bâtir tout en retravaillant chaque liste de manière autonome.
6. Le soir, je croise Ashley assise dans le sofa du salon, son carnet sur les genoux. Elle a allumé un feu. La discussion avance naturellement vers les conditions d’écriture. Écrit-elle mieux le matin ? Dans le silence d’une « chambre à soi » ou dans le bruit d’une cuisine animée ? Ashley est cheffe, comme la narratrice de son livre, dont le corps commence à ne plus supporter les longues heures debout. Elle voudrait devenir écrivaine à temps plein. Comme plusieurs des auteurices qu’elle lit en ce moment, la vie quotidienne, le jardinage, les courses sont de la matière.
7. Sur son bureau, je liste : Modern Nature de Derek Jarman, Where Art Belongs de Chris Kraus, Funny Weather d’Olivia Laing. Nous parlons aussi de Alphabetical Diaries de Sheila Heiti. Des autres livres de Chris Kraus. De Kate Zambreno.
8. En même temps, le matin, la porte de l’atelier reste fermée. Car, si écrire, c’est faire entrer la vie dans l’écriture, c’est aussi la repousser le plus longtemps possible chaque jour : écrire avant les courriels, écrire avant les conversations, écrire des listes pour son livre avant que les listes de tâches ne prennent toute la place.
9. Est-ce qu’on peut dire que quelque chose s’écrit à la surface d’un bol de soupe ? Pendant la résidence, Ashley organise l’un de ses événements Soupy Pop-Up. Elle prépare deux grandes soupes : une soupe de patates douces et une soupe de pois chiches. Les participant·es sont invité·es à mélanger les deux couleurs dans leur bol, à ajouter des oignons marinés, puis à photographier le résultat avant de manger. Apparaissent des visages, des lunes, des paysages. Je suis tentée d’y voir une métaphore de son écriture. Comme les soupes qu’elle offre, les listes d’Ashley transforment des matériaux ordinaires en occasions de raconter. Elles nous rappellent que les choses banales sont souvent celles qui parlent le mieux des corps, de leurs contraintes, de leurs désirs et du temps qui les marque.
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