Pendant sa résidence à Est-Nord-Est, Alegría Gobeil a poursuivi une recherche sur la suicidalité en vue d’une performance présentée au OFFTA. Depuis plusieurs années, son travail porte sur des comportements considérés comme autodestructeurs ainsi que sur les mécanismes de contrôle qui régissent les corps psychiatrisés. Cette fois, A souhaitait explorer l’envie suicidaire comme un désir complexe de vie. Cette recherche a donné lieu à un déplacement important dans sa pratique. Alors que ses performances reposent souvent sur une économie de moyens où le texte occupe une place centrale, la résidence lui a permis de développer une scénographie plus élaborée et de produire une série d’objets qui participent à sa réflexion.
Sa performance procède par accumulation de récits fictifs et réels : des récits de personnes suicidaires, des théories médicales, des œuvres cinématographiques et des fictions littéraires. A déjoue ainsi constamment l’attente d’une confession autobiographique. Dans la chambre-atelier de la résidence, cette accumulation prend une forme matérielle. Les objets produits fonctionnent comme des « objets-symptômes », tels que les nomme A. Nous nous asseyons par terre, de part et d’autre d’une rangée de cuillères tordues, assemblées par deux et plantées dans la rainure du plancher. Je ne sais pas si nous nous protégeons de quelque chose en mettant cette armée un peu déviante entre nous. Peut-être d’une discussion qui rejoue le dispositif de l’anamnèse médicale ? Dans ce cas, qui interroge ? Qui raconte ? Qui écoute ? La conversation avance comme son travail : par ramifications. Une image conduit à une autre, une référence en ouvre plusieurs. Avec les cuillères, nous passons de ses anciennes performances aux films de Chantal Ackermann et Lars von Trier, de souvenirs familiaux à des textes théoriques, de la littérature à des planches de médecine génétique où les duos de cuillères tordues miment des chromosomes.
Au fond de l’atelier, A me montre deux grands seaux. L’un contient de l’eau sucrée, l’autre de l’eau de javel. Sur des tables sont étalés les objets qu’A y a plongés. Un pansement provenant d’une ancienne performance est en train de se cristalliser. Des tickets de stationnement et des paquets de cigarettes sont figés dans le sucre. Des bouchons de champagne ont été blanchis à l’eau de javel puis fendus pour accueillir des pièces de monnaie sablées. Les objets semblent presque grouiller. Pourtant, la logique qui les relie demeure profondément conceptuelle. Beaucoup d’entre eux sont associés à des formes de dépense ou de valeur : pièces de monnaie détruites, cuillères d’argent tordues, bouchons de champagne, amendes de stationnement. Sous cette accumulation se profile une réflexion sur la classe sociale et les critères à partir desquels certaines vies sont jugées productives, viables, et donc dignes d’être préservées. Les gestes ne relèvent pas de la prouesse technique. Ils consistent plutôt à altérer, ruiner des objets pour faire apparaître les systèmes de valeurs qu’ils transportent.
Les sujets qu’A aborde sont lourds. Pourtant, quelque chose résiste constamment à la gravité. Une forme d’humour surgit. Un plaisir manifeste à compliquer les récits trop simples. À la fin de la performance, m’explique A, le plancher est recouvert d’eau de javel. L’odeur devient progressivement envahissante, inconfortable. Comme plusieurs éléments de son travail, cette matière est liée à des souvenirs familiaux qui demeurent volontairement opaques. L’odeur de javel, les objets déformés, les histoires emmêlées et incarnées devant le public cohabitent avec une énergie, parfois moqueuse, qui empêche le travail de se fermer sur le tragique.
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